Une France libre

Le collectif de jeunes citoyens Pénélope de Bellechasse souhaite réinscrire les débats contemporains dans une perspective historique, avec humour et créativité.

Temps-reels relaie son article imaginant un dialogue entre Marine Le Pen et le général de Gaulle.

Dans la nuit, elle descend les Champs-Élysées. Elle est seule et pourtant elle sait que des millions de Françaises et de Français sont déjà prêts à lui faire confiance, sont déjà séduits. Sur l’avenue déserte, près du Grand Palais, elle s’arrête devant la statue du Commandeur. Elle observe, avec admiration mais non sans ironie, le visage digne du Général, son allure déterminée et conquérante. Elle voudrait pouvoir lui parler, lui dire que les portes du pouvoir sont prêtes à s’ouvrir à elle. Que sa France sera libre.

Du haut de son piédestal, la statue du Général se tourne alors imperceptiblement vers elle.

Madame, je veux vous dire bravo.

Vraiment mon général ?

Je dis bravo, parce que vous séduisez beaucoup ces temps derniers. Vous êtes un peu un Don Juan des temps modernes. Mais un Don Juan contorsionniste ! Vous êtes maquillée en caméléon, tout en restant le même cabri qui s’agite contre l’Europe en criant « la France, la France, la France ! ». Vous êtes une vraie fable de La Fontaine, mais sans la morale. Une chimère qui ferait passer des vessies pour des lanternes. Je le répète, Madame, bravo : à force de fracas, de péroraison, de bruit et de scandale – mais aussi, il faut bien le dire, de la médiocrité de vos adversaires – vous risquez de vous asseoir bientôt dans mon fauteuil.

Mon général ne voyez-vous donc pas que je veux au contraire rendre à la France toute sa place ? Aux Français toute leur voix ? Suivre le chemin que vous avez tracé pour eux ?

Allons Madame, pas à moi ! Relisez vos classiques, le commandeur ne se laisse pas charmer par le séducteur. Mais parlons concrètement voulez-vous ? Vous dites qu’il faut « retrouver notre liberté et la maîtrise de notre destin en restituant au peuple français sa souveraineté ». Soit. Vous savez utiliser mon vocabulaire, mais convenez que nous n’avons pas la même vision des choses.

Mais mon général, c’est précisément ce que je souhaite pour la France. Tenez, je propose de rendre obligatoire l’utilisation du référendum pour toute révision future de votre Constitution. C’est bien rendre la parole au peuple ! Et lorsque je dis que j’imposerai la proportionnelle intégrale à l’Assemblée nationale, c’est bien encore pour que chaque voix soit respectée et représentée au Parlement. Et quand enfin je veux réaffirmer la liberté d’expression, c’est parce que je tiens à ce que les valeurs fondatrices de notre démocratie soient rétablies. J’entends renouveler nos institutions et redonner l’espoir à la communauté nationale toute entière mon général.

Oui, vous vous livrez à une surenchère de vœux pieux. Tout ça est très consensuel, lisse et policé. C’est pourquoi je parlais de caméléon : vous vous faites passer pour une candidate progressiste qui porte les aspirations du peuple français. Mais au fond, quand vous parlez de proportionnelle, c’est pour garantir des sièges à votre formation politique, quand vous mettez en avant le référendum ce n’est pas par goût du plébiscite mais par souci démagogique, et quand vous évoquez la réaffirmation de la liberté d’expression, c’est pour mieux pouvoir vitupérer dans les gazettes, devant les micros et les caméras.

Mais enfin…

Je n’ai pas terminé Madame. Vous dites qu’il faut assurer le respect de la liberté d’association. C’est encore bien consensuel et on ne peut que s’en féliciter. Mais vous dites également, en particulier, qu’il faut instaurer « une véritable liberté syndicale par la suppression du monopole de représentativité ». Vous attaquez même ces syndicats en disant qu’il faudrait les « moraliser ». Pourquoi ne pas parler sans ambages ? Doit-on les rendre sages et disciplinés ? Suggérez-vous que certains d’entre eux s’opposeraient à votre politique par des manifestations massives ? Restons dans cette même proposition : vous écrivez qu’il faut garantir la liberté d’association « dans les seules limites de l’ordre public ». Est-ce à dire qu’il faut maintenir un ordre autoritaire et mater tout dissensus ?

Mais mon général, n’avez-vous pas vous-même dit « non » à la chienlit ?

Jeune fille, quand vous aurez rétabli les libertés publiques fondamentales d’un pays au sortir d’une guerre mondiale, vous pourrez vous permettre quelques mots fleuris. En attendant parlons plutôt, voulez-vous, de votre défense du droit des femmes.

Nous serons sûrement d’accord sur ce point !

N’en soyez pas si certaine. Vous mettez l’accent sur la nécessité de « défendre le droit des femmes ». Même en mon temps j’avais promulgué la loi Neuwirth sur la contraception. Mais tout ce que vous voyez aujourd’hui comme recul en la matière, c’est le voile musulman ? Madame, laissez-moi vous dire que, savamment, vous mélangez tout. La laïcité, la peur de l’autre, les droits de la femme… En écrivant qu’il faut « lutter contre l’islamisme qui fait reculer leurs libertés fondamentales », non seulement vous faites une mauvaise lecture de la loi de 1905, mais en plus vous utilisez la laïcité comme une arme culturelle, et par-dessus tout vous pointez du doigt un ennemi : l’Islam, réduit évidemment à son expression la plus violente et la plus sinistre, celle qui s’est radicalisée. Vous agitez les peurs à des fins électoralistes. Vous faites la politique du pire.

Vous ne lisez que ce qui vous arrange : je défends aussi l’égalité salariale entre les hommes et les femmes.

Tout ce que vous dites là est nébuleux. Vous n’utilisez, à dessein, aucun terme technique, parce que la technique rend les choses précises, et les choses précises imposent des résultats. Vous préférez vous contenter d’une illusoire décision, pour laisser croire que vous incarnez la volonté souveraine. Vous ne dites qu’une chose : il faut « mettre en place un plan national pour l’égalité salariale entre les femmes et les hommes ». Mais tout ça n’aboutit à rien et ne signifie rien.

Ne me faites pas de leçon de morale ! Vous non plus ne vous intéressiez pas beaucoup à l’intendance !

Peut-être, mais moi, Madame, j’ai reconstruit la France et lui ai rendu sa grandeur. Tandis que vous vous contentez de vous repaître de sa fatigue et de ses angoisses. Vous ne proposez pas de nouvelles institutions comme je l’ai fait en 1958. Vous réclamez une rupture avec un « système » dont vous faites partie, pour rapprocher fictivement les citoyens de la figure présidentielle. À vrai dire, cet élan que vous proposez n’est pas tant démocratique, il est populiste. Vous ne voulez pas rétablir les libertés comme je l’ai fait en 1944, vous revendiquez une République intransigeante et autoritaire qui serait une arme pour mieux lutter contre un ennemi intérieur et extérieur déjà identifié. C’est la vieille rengaine de votre père, drapée dans de nouveaux oripeaux, plus gracieux je vous le concède.

Pourtant, votre héritage est plus présent dans ce programme que celui de mon père, mon général.

Il est plus visible et non pas plus présent. D’ailleurs, puisque nous parlons de votre père, laissez-moi vous dire que vous dévoyez le nom de la France libre. Vous la mettez en avant dans un programme qui porte en lui tous les gênes de votre famille. Et de votre famille politique. Vous détournez un héritage sur lequel vous n’avez aucun droit.

Ah parce que ceux qui se réclament de vous à longueur de meetings sont plus légitimes que moi ?

Rassurez-vous, un jour, je ne manquerai pas d’avoir une discussion avec Monsieur Fillon. Et maintenant adieu Madame.

Le Commandeur se tut, se rigidifia, et releva les yeux vers l’horizon.