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Le dos au mur
jeudi 25 mai 2006

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Il y a bientôt un an que les Français rejetaient le projet de Constitution européenne, parce qu’il était touffu, parce que certains avaient pris soin de caresser dans le sens du poil tous les mécontentements franco-français, tout simplement parce que nos concitoyens ne voyaient pas la contribution de la construction européenne à leur vie quotidienne, et qu’au contraire l’Europe était chargée de tous les maux de la mondialisation qui fragilise l’emploi et le pouvoir d’achat.

C’est pourquoi je me suis emparé avec gourmandise du dernier ouvrage du Centre d’analyse économique, créé naguère par Pierre-Alain Muet pour conseiller le Premier ministre Lionel Jospin. « Politique économique et croissance en Europe » (Documentation française, 2006) est le beau titre de cet épais volume. Je connais deux des trois auteurs, Elie Cohen et Jean Pisani-Ferry. Mais c’est apparemment le troisième, Philippe Aghion, qui a rédigé l’essentiel de ce pavé indigeste.

Les Etats-Unis d’Europe sont jugés par référence aux Etats-Unis d’Amérique. La croissance s’est essoufflée durant les dix dernières années, sans que l’on rappelle les données minimales sur l’investissement insuffisant dans l’équipement, la recherche et l’éducation. Rien non plus sur l’évolution de l’emploi et du chômage. Rien enfin sur le ralentissement de la productivité globale des facteurs, évoquée page 23, ce concept mystérieux qui rassemble le progrès technique, l’amélioration de l’organisation, l’esprit d’entreprise, bref tous ces facteurs qualitatifs faisant que, à emploi et investissement donnés, on produit plus ou moins que le voisin.

Le passage du stéthoscope sur le malade n’a pas pris beaucoup de temps. Quelques médecins célèbres sont convoqués au chevet. Blanchard, du MIT, parle de préférence de l’Europe pour les loisirs plutôt que pour le travail. Fitoussi affirme que la politique macroéconomique de l’Europe a été trop restrictive. Wyplosz souligne la différence entre les petits pays qui vont bien et les grands pays continentaux (France, Allemagne, Italie) qui traînent la patte. Enfin Sapir a trouvé le remède miracle : libérer les services et la finance pour que Sa Majesté Marché nous remette tout en bon ordre.

Ces thèses méritaient un peu d’investigation. Hélas, le lecteur s’égare dans une discussion byzantine sur les relations entre politiques macroéconomiques et politiques structurelles (entendues comme suppression des entraves au fonctionnement du marché), et sur le fonctionnement actuel des institutions.

Dans cette gangue néo-classico-institutionnelle, il y a quelques pépites chatoyantes dans les annexes et dans les propos des deux remarquables commentateurs, Philippe Herzog et Béatrice Majnoni d’Intignano. Tirons-en quelques conclusions pratiques.

Premièrement, nous ne pouvons mettre toutes nos faiblesses sur le dos de l’Europe.

L’Allemagne a commis la grosse faute (nécessaire d’un point de vue politique ?) de créer une parité un mark-est = un mark-ouest en 1989. Ceci a ruiné toute l’industrie est-allemande dont la productivité était très inférieure à celle de l’industrie ouest-allemande, et des transferts sociaux énormes ont été payés aux habitants de l’est, qui avaient désormais les mêmes droits que leurs concitoyens occidentaux alors qu’ils partaient avec un pouvoir d’achat inférieur de moitié. Ces milliards de marks auraient été mieux employés à créer des emplois et des usines. Après la rude décennie des années 1990, l’Allemagne, comme le Japon, a cependant su tirer parti de ses talents mécaniciens pour être à la pointe de l’exportation mondiale.

L’Italie a dû réduire un endettement public impressionnant (140% du PIB) en comprimant la demande publique et privée, sans que l’exportation, gênée par un euro costaud, puisse prendre le relais.

La France n’a pas eu une croissance médiocre jusque tout récemment, mais vit le paradoxe d’avoir des chômeurs nombreux et de nombreux emplois non pourvus.

Deuxièmement, quatre pays nordiques ont fait beaucoup mieux , dans un contexte à peu près semblable.

La Finlande qui pavoise aux couleurs de Nokia, a vécu une chute de la production de 12% en trois ans quand son principal client, l’URSS, s’est effondré en 1990. De plus une dérégulation maladroite de la finance a provoqué une contraction brutale du crédit qui a fait chuter la consommation comme l’investissement. Pour s’en sortir, la Finlande a fortement accru les transferts sociaux (beaucoup de pré-retraites) et mis le paquet sur la Recherche-Développement.

Les Pays-Bas étaient l’homme malade de l’Europe dans les années 1970. Un accord tripartite Etat-patronat-syndicats de 1982 a défini un programme de redressement commun, en ralentissant les salaires, en stimulant les investissements, en accroissant les transferts sociaux (en particulier versement de pensions d’invalidité à de nombreux salariés),tout en réduisant l’ensemble des dépenses publiques.

La Suède aussi a connu un sacré trou d’air au début des années 1990. Une réforme négociée de l’Etat (réduction de 10% du nombre de fonctionnaires, création d’agences se substituant aux administrations, contraction des dépenses sociales) et une dévaluation de choc ont remis l ‘économie suédoise sur pied.

Le Danemark enfin s’est lancé dans des réformes amples en 1994, combinant la flexibilité du travail et un filet de protection solide mais très coûteux pour les Danois qui connaissent un chômage de courte durée (20% des salariés chaque année). La pression collective sur les sans-emploi y est insistante pour que l’effort de formation e-t de recherche du travail soit intense pendant cette période.

Troisièmement : le point commun aux quatre pays nordiques est ce que les auteurs appellent l’effet « dos au mur ».

Il y a eu prise de conscience collective que la situation devenait insupportable, aussi bien en ce qui concerne l’emploi que la santé des finances publiques, Sécurité sociale comprise. Les sacrifices ont été compris, parce qu’ils étaient équitablement partagés et parce que la lumière était au bout du chemin. Un long chemin qui a demandé un grand courage politique, car il a fallu une quinzaine d’années aux Pays-Bas et une bonne dizaine d’années ailleurs pour engranger la moisson d’emploi et de pouvoir d’achat.

Quatrièmement : l’Europe pourrait davantage soutenir les volontés nationales de redressement, en créant un contexte macroéconomique encourageant qui se substituerait au carcan strict du pacte de stabilité.

Il est moins difficile de transformer le fonctionnement des entreprises et de l’Etat si la croissance est soutenue plutôt que vermoulue. C’est une profonde erreur des économistes libéraux que de croire que l’on réforme mieux dans la crise que dans la croissance. La catastrophe russe et le succès chinois en sont de bons exemples. Mais revenons à notre Europe, qui ne peut changer de route en serrant tous les freins du crédit, du budget et du taux de change.

D’un côté, la politique monétaire qui est actuellement souple, devrait le rester. Les taux sont bas actuellement mais la Banque centrale européenne les remonte peu à peu pour suivre avec décalage la poussée des taux longs américains. Garder des taux bas aurait un double avantage : financer des restructurations et des déficits publics à petit prix et éviter que l’euro s’envole par rapport au dollar et plombe l’exportation.

De l’autre, le budget européen devrait prendre du tonus, non pour soutenir la demande européenne, car il faudrait des sommes énormes, mais pour accompagner les réformes. On retrouve des idées banales sur le soutien européen à l’enseignement supérieur, à la recherche, aux infrastructures, à l’est comme à l’ouest, au nord comme au sud. Le budget européen pourrait passer de 1 à 3% du PIB européen, sans dommage, en instituant une taxe européenne sur les carburants fossiles et une autre sur les transactions financières (ce cher vieux Tobin).

Et enfin, une analyse un peu fine par l’Eurogroupe (les ministres des finances de l’euro) devrait permettre de distinguer, dans les déficits publics des Etats-Membres, ce qui est effet de la conjoncture, ce qui est fruit de l’indécision, ce qui est pari sur l’avenir (dépenses d’éducation, de recherche, de soutien actif aux chômeurs motivés pour retrouver du travail). L’esprit de finesse du « sur mesure » remplacerait l’esprit de géométrie du Pacte de stabilité, avec ses ratios rigides plaqués sur des pays vivant des situations différentes et surtout, manifestant des volontés inégales de se redresser.

La France, que la presse internationale qualifie aimablement de « vieille dame malade de l’Europe », a la tête qui vacille mais un corps économique et social encore plein de vigueur.

La question-clé de l’élection présidentielle de 2007 est celle de dire la vérité aux Français sur la situation exacte du pays, sur la fièvre sérieuse mais pas mortelle qui le mine, sur les forces bridées des entrepreneurs économiques ou sociaux.

Quel candidat aura le courage de dire que la France est « le dos au mur », que des sacrifices équitablement répartis devront être faits pour sortir le pays de l’ornière où il s’enlise ?

Il est probable que le populisme du « tout va bien, Madame la marquise » aura ses adeptes à droite, et que la révolution verbale aura ses adeptes à gauche.

Je me souviens de cette émission de France-Inter du week-end : « Comme il est doux de ne rien faire quand tout s’agite autour de vous. » Ce qui est doux dans la décadence, c’est qu’elle procure de longs moments de vie paisible. Il faut beaucoup de temps, une génération, pour dilapider le capital accumulé par les générations précédentes. Mais comme cela fait déjà quelques lustres que la France vit au-dessus de ses moyens, que la Sécurité sociale est en déficit la plupart des années, que le fonctionnement de l’Etat, rongé par les corporatismes publics et privés, est en rouge, le temps presse désormais.

La France est mûre pour entendre la vérité, mais aussi pour reprendre espoir. Ceux qui sont en responsabilité sur le terrain connaissent la vie concrète de leurs concitoyens, savent qu’ils sont jugés en fonction de leur écoute, de leurs réalisations concrètes, de leurs projets pragmatiques.

Il est une présidente de région, Ségolène Royal, qui est candidate à la candidature socialiste.

Elle est proche de la société civile, elle n’attend pas toutes les solutions d’en haut, d’un Etat trop massif ou d’une Europe trop distante. Elle ne fait pas trop de discours et elle agit sur le terrain. Elle propose une méthode pour créer plus d’emplois et de solidarité, avec les citoyens et pour les citoyens.

Il est temps de rompre avec une tradition monarchique, d’éviter la tentation despotique, et de voter pour un président citoyen et, plus précisément, pour une présidente citoyenne.

Christian Sautter mercredi 17 mai 2006


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