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Logements de fortune
lundi 26 septembre 2005

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Trois incendies ont massacré en quelques mois des familles africaines vivant dans des conditions de fortune, c’est-à-dire dans des logements indignes d’une métropole civilisée et prospère du début du XXIème siècle.

En face de l’immeuble du boulevard Vincent Auriol, se trouve le nouveau quartier d’affaires de Paris-Rive Gauche, où les loyers commerciaux sont spectaculaires. Le quartier du Marais, où a brûlé l’immeuble de la rue du Roi-Doré (quel nom !) est très recherché par les cadres supérieurs et les étrangers en quête de pied-à-terre à Paris. Le quartier de l’Opéra, où a flambé l’hôtel meublé, est un des plus chers de la capitale. Ainsi coexistent les fortunes les plus grandes et les détresses les plus extrêmes.

De nombreux chefs de famille africains font partie des travailleurs de la nuit, qui surveillent les biens, ramassent les ordures et nettoient les rues. Il y a certes des clandestins, qui viennent s’agglomérer aux cousins et parents en situation régulière, mais un grand nombre, (le plus grand nombre ?) sont tout à fait légalement en France et ont d’ailleurs très souvent des enfants français, car nés dans l’Hexagone. Ils vivent dans des logements de fortune, parce qu’ils n’ont accès qu’au compte-gouttes aux attributions de logements sociaux.

J’ai été confronté à ce problème quand j’étais préfet de Paris et de la Région Île-de-France. Il y avait, à l’automne 1991, un campement sur le quai de la Gare, dans le treizième arrondissement, où s’étaient réfugiées des familles maliennes, que protégeait l’abbé Pierre. J’ai personnellement négocié avec cet homme aussi généreux qu’obstiné, ai obtenu la réquisition de l’immeuble Vincent Auriol, sa dévolution à Emmaüs, et le financement d’un minimum de travaux pour rendre habitable ce bâtiment abandonné de longue date. Il était entendu que c’était une solution provisoire, ne serait-ce parce qu’il était prévu que des voies de TGV passeraient par là. J’ai promis à l’Abbé Pierre, au nom de l’État, que chaque famille serait relogée dans les trois ans, d’ici la fin 1994. Charles Pasqua m’a écarté de mon poste en juin 1993. Membre du gouvernement Jospin en juin 1997, je me suis inquiété auprès de la nouvelle préfète, secrétaire générale de Paris, du sort des campeurs du quai de la Gare, et ai compris qu’ils n’avaient pas tous été relogés, mais qu’on ferait des efforts ...

C’est un fait que l’État n’a pas tenu la promesse que j’avais faite en son nom, parce qu’il y a eu d’autres urgences, parce que ces familles, souvent polygames et très nombreuses, devaient être logées dans des pavillons de banlieue, difficiles à trouver, parce que les solutions proposées ont été parfois refusées par des familles qui reproduisaient des communautés villageoises du bord du Niger et répugnaient à être dispersées.

L’État n’est pas seul responsable. Les maires répugnent à construire des logements sociaux, surtout des grands logements sociaux pour familles nombreuses. La société détourne volontiers les yeux de ce problème, sauf lorsque des morts d’enfants l’émeuvent ... temporairement. Chacun dira que le problème doit être résolu d’urgence mais pas dans son lotissement ou son quartier. Le racisme ordinaire sévit dans notre pays, sur lequel prospèrent Le Pen et de brillants populistes xénophobes, en général à droite mais hélas aussi parfois à gauche.

Les trois drames se sont produits à Paris. Paris, dont les responsables n’avaient identifié que 17 bâtiments insalubres entre 1995 et 2001. La nouvelle équipe Delanoë en a aisément inventorié 1036 en 2002. 423 ont été acquis, parfois avec grande difficulté, car les propriétaires absentéistes en veulent des sommes fabuleuses (tel celui de la rue du Roi-Doré). Une société d’économie mixte de la Ville, la Siemp, est en train de retaper ces 423 immeubles. Et il est prévu que le chantier s’étende aux autres immeubles au fur et à mesure des capacités techniques de la Siemp. Tout cela coûte de l’argent (152 millions €, 1 milliard de francs sur six ans) mais ce n’est pas l’argent qui freine. C’est la lenteur des procédures d’achat, car la propriété privée est sacrée. C’est la difficulté de reloger les familles, car il n’y a, je crois, que 5000 attributions de logements sociaux sur Paris par an et que la file d’attente des candidats est longue, y compris d’infirmières, de policiers, d’agents des crèches, sans parler de tous les jeunes ménages qui ne peuvent plus payer des loyers "libres" malgré des revenus non négligeables. C’est aussi le temps de faire les travaux de réhabilitation, parfois de reconstruction intégrale.

Les drames sont à Paris, mais le problème est français. Le cher Abbé Pierre pourrait faire une comparaison avec l’année 1954. A cette époque, l’afflux de ruraux vers les usines des villes, le développement de l’immigration qui venait épauler les générations creuses, nées entre les deux guerres, pour reconstruire et développer le pays, avait buté sur une pénurie extrême de logements sociaux. Des bidonvilles de fortune ont fleuri dans le pourtour des villes. Le drame explosa aux yeux de l’opinion publique quand l’hiver 54 fut terrible.

Hiver froid d’autrefois, été chaud d’aujourd’hui, l’urgence est la même. A l’époque, un homme déterminé, Pierre Sudreau, avait su mobiliser le pays ému par l’abbé Pierre et trouver les moyens financiers nécessaires pour faire jaillir toutes ces tours ( qui nous font honte et que l’on détruit !), mais qui à l’époque alignaient à la chaîne (au chemin de grue) des logements dotés de l’eau chaude, du chauffage, de toilettes et d’une salle de bains !!

Selon la politique du micro-ondes, le gouvernement va réchauffer quelques vieilles recettes qui seront vite mises de côté pour faire face à de nouveaux événements dramatiques.

C’est une politique sur dix ans qu’il faut mettre en place. On trouve dans les contributions au prochain Congrès socialiste des idées intéressantes qui esquissent un tel plan d’urgence, étalé sur une décennie :

* relancer la croissance par une grande mobilisation de l’épargne en faveur du logement ; les créations d’emplois seront nombreuses et pas toutes pourvues par des plombiers polonais, si l’on sait motiver et former les chômeurs français ;

* taxer lourdement les plus-values immobilières à court terme (cinq ans ?), pour décourager la spéculation qui accentue la hausse des loyers et la pénurie ;

* majorer fortement les pénalités dérisoires (150€ par logement non construit et par an ??!!), payées par les communes aisées qui refusent de construire des logements aidés, pourtant imposés par la loi ;

* imposer 20% de logements sociaux dans tout programme de construction privée, à la ville comme à la campagne ;

* réquisitionner les logements vacants qui ne paient pas de taxe d’habitation (cela poussera les propriétaires à les louer) ;

* densifier les agglomérations dans la zone bien desservie par les transports en commun ;

* mobiliser les terrains disponibles de l’État pour construire des quartiers nouveaux avec logements divers, emplois multiples et équipements corrects.

Au-delà de ces mesures techniques, nous devons faire un examen de conscience :

* le droit de propriété est-il inviolable et sacré, en cas de crise extrême ?

* Voulons-nous que la France, conformément à la lettre du droit du sol, continue à accueillir et à assimiler des populations de couleurs de peau, de religions, de cultures diverses ?

* Ou voulons-nous défendre sournoisement l’identité française, au nom de l’esprit pervers du droit du sang, quitte à cacher dans des ghettos les travailleurs de la nuit, dont nous sommes heureux qu’ils fassent les sales boulots ?

A ces gosses français d’origine africaine, et aux autres enfants qui vivent dans des taudis, nous devons adresser un message clair de liberté, d’égalité et de fraternité.

Christian Sautter
1er septembre 2005


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