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Attention Eole
VOIR LOIN, AGIR PROCHE
mercredi 16 février 2005

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Ce 16 février est un grand jour, le jour J du Protocole de Kyoto.

C’était il y a déjà huit ans, fin 1997, qu’était adopté, avec un grand tralala, ce texte qui concrétisait la volonté de la communauté internationale de lutter contre l’effet de serre, et donc contre le réchauffement de la planète, par une réduction des émissions de gaz carbonique.

Au-delà des bonnes intentions dont sont d’ordinaire pavées les résolutions des congrès mondiaux, chaque pays se voyait assigner un objectif précis et adapté à son niveau de pollution comme à sa capacité de le réduire significativement. Le principe adopté a été de rejeter en 2012 5% de moins de CO2 qu’en 1990, avec des modulations par pays

-  Le seul hic, mais il était de taille, résidait dans la nécessité de rassembler une majorité qualifiée de pays pour se lancer dans cette aventure écologique.

Les États-Unis n’étaient pas chauds, car le pétrole bon marché y est un dogme quasi-religieux, ce qu’a confirmé Bush en refusant, dès sa première élection, de signer ce texte trop contraignant.

La Chine non plus n’a pas voulu entraver sa croissance galopante par des contraintes sur sa consommation d’énergie. Les deux leaders du Top 15 des pollueurs (Le Monde de ce 16 février) se mettaient hors course.

L’Union européenne à 15 était heureusement partante, elle qui se situe en troisième position.

Rappelons les chiffres incroyables : les États-Unis ont émis 5652 millions de tonnes de CO2 , la Chine 3270 et l’Union Européenne seulement 3207, sur une émission totale de 22-23 milliards de tonnes (3,8 tonnes par terrien).

C’est la Russie qui a apporté la voix décisive, pour des raisons complexes : détourner l’attention mondiale de la Tchétchénie et surtout gagner de l’argent en vendant des droits à polluer aux pays énergie-voraces. Les objectifs 2012 sont en effet établis à partir d’une référence 1990 et, en 1990, la Russie était encore une terre d’industrie lourde prospère, qui crachait d’épaisses volutes de gaz carbonique. Depuis cette date, de nombreux hauts fourneaux ont été éteints, ce qui fait que la Russie atteindra son objectif 2012 sans aucun effort et qu’elle aura même une avance monnayable pour des centaines de millions de dollars.

-  Il y a de nombreuses voies pour stabiliser les émissions de gaz à effet de serre.

La plus radicale est tout simplement d’arrêter la croissance, puisqu’il y a un parallélisme entre l’évolution de la production et celle de la consommation d’énergie. C’est la solution préconisée par les écologistes les plus farouches, qui prônent la décroissance et la vie lente. Mais le non-développement durable est une voie qui fait fi des aspirations à plus de bien-être, à plus de protection sociale, dans les pays développés et a fortiori dans les pays émergents et dans les pays pauvres.

Il y a heureusement des solutions plus imaginatives qui se regroupent en deux familles.

Les économies d’énergie en premier lieu. Produire davantage de biens en consommant autant d’énergie est possible. Cela a été réalisé dans l’urgence après les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979. La hausse des prix du pétrole a entraîné une baisse de la consommation des automobilistes, du chauffage domestique, des industriels. Mais comme ces prix ont ensuite rechuté et sont actuellement, déduction faite de la hausse générale des prix, à des niveaux voisins de ce qu’ils étaient avant 1973, la vertu s’est assoupie et l’on est reparti sur des grosses voitures, des chauffages torrides, des climatisations abusives, à la maison comme au bureau. La première solution est donc de taxer le pétrole brut, sans créer une rente supplémentaire pour des multinationales "majors" ou des États producteurs qui débordent de prospérité. C’est ce que nous avions tenté dès 1999 en taxant davantage le gasoil (pour lui f aire rejoindre en sept ans le niveau moyen européen) mais cet "an I de la fiscalité écologique" n’a pas eu de suite. Dans le même esprit, les États peuvent encourager l’usage des transports collectifs ou des voitures moins polluantes (comme notre brave Prius hybride).

Deuxième famille de solutions : la stimulation des énergies n’émettant pas de gaz toxiques. Cette famille se sépare en deux : l’énergie nucléaire et les énergies renouvelables. Ce sont les investissements massifs dans l’électricité nucléaire qui expliquent la bonne performance française en matière d’effet de serre. Nous ne sommes que le 11ème pollueur mondial, loin derrière la Chine, la Russie, le Japon, l’Inde et l’Allemagne et un peu en retrait du Canada, du Royaume-Uni et de l’Italie. Mais l’on évite un problème pour tomber dans une autre difficulté, elle aussi de nature écologique : celle de l’accumulation de déchets radioactif à très longue durée de vie. La solution actuelle de les empiler sur des aires de stockage "temporaires" n’est à l’évidence pas viable à terme. Et j’ai été témoin du manque de courage public, quand j’appartenais au gouvernement Jospin, pour organiser des stockages durables, malgré la pression insistante de Dominique Voynet, ministre de l’environnement.

Nos voisins belges ont pourtant trouvé une solution à la fois pratique et démocratique (acceptée par les habitants) en organisant des stockages souterrains, accessibles et réversibles. Si un État fédéral, occupant un territoire limité avec une population très dense, a trouvé une solution, on peut espérer qu’avec un peu de détermination on y parviendra aussi en France. Le sujet n’est pas seulement écologique.

-  Je suis convaincu que l’on ne pourra pas construire de nouvelles centrales nucléaires en France, tant que la confiance dans le traitement des déchets radioactifs n’aura pas été rétablie. Cela suppose qu’Électricité de France fasse encore des progrès et poursuive sa conversion d’une certaine arrogance technocratique à une vraie transparence démocratique.

On retrouve d’ailleurs EDF sur l’autre branche, celle des énergies renouvelables. Après une période d’audace, avant et surtout après la guerre, où de très nombreux barrages ont été construits, on est passé à une phase de timidité de violette.

Je me souviens des protestations de Jean-Marcel Jeanneney, ministre de l’Industrie de de Gaulle, qui s’obstinait à installer une turbine électrique sur sa bonne rivière du Jura, et qui butait sur un refus d’EDF d’acheter son courant.

Néanmoins sur "la petite hydraulique", nous sommes au deuxième rang européen derrière l’Italie, selon le "Baromètre européen 2004 des énergies renouvelables" (EurObserv’er).

La France est aussi deuxième, derrière l’Allemagne pour les biocarburants. Nous sommes même en tête pour le bois ( qui produit du CO2, mais celui-ci est réabsorbé par la production de nouveau bois, ce qui, conventionnellement, annule l’effet de serre).

Mais là où la France est carrément mauvaise, c’est d’abord dans le photovoltaïque (la production d’électricité par la lumière) où notre capacité est seize fois moindre que celle de l’Allemagne, pays très ensoleillé comme chacun sait.

L’explication vient de ce que l’apport d’électricité au réseau général est quasiment inexistante (merci EDF). Nous ne sommes pas non plus remarquables dans les panneaux solaires qui chauffent de l’eau, puisque nous sommes dépassés par l’Allemagne, la Grèce et l’Autriche.

-  Mais là où le rouge de la honte monte au front, c’est pour l’énergie éolienne.

C’est une véritable industrie majeure qui a dépassé le stade folklorique. La production mondiale a été multipliée par 14 en dix ans (de 3500 mégawatts à 47 000 MW entre 1994 et 2004 ; une tranche nucléaire est de l’ordre de 1000 MW). L’Europe s’y taille la part du lion, en assurant les trois-quarts de la production mondiale. Et en Europe, c’est l’Allemagne qui mène la danse avec 16600 MW, suivie par l’Espagne (8300 MW), le Danemark (3100), l’Italie (1300) et les Pays-Bas qui ont une longue tradition de moulins à vent (1100).

Et la France ? Elle évite de justesse le bonnet d’âne avec son onzième rang européen (400 MW en 2004). Il n’est pas surprenant que dans cette industrie en croissance rapide, on ne trouve aucune entreprise française parmi les dix premières mondiales, faute de marché intérieur. Au palmarès figurent trois entreprises allemandes, trois danoises, une espagnole, une américaine, une japonaise et une indienne.

La France ne manque ni d’espaces inhabités, ni de plates-formes peu profondes au large de ses côtes, ni de toniques zéphyrs venant de l’Atlantique ou de la Méditerranée. Avoir une nature aussi propice à l’énergie éolienne, l’énergie propre par excellence, et en produire aussi peu n’a qu’une explication de type culturel. Nos ingénieurs et nos politiques n’ont que mépris pour ce qui est petit et dispersé. Superphénix, le surgénérateur, c’était la jubilation des milliards jetés ... au vent. Une ferme d’éoliennes, cela n’a aucun prestige technologique et, en plus, cela suscite la cacophonie de ceux qui défendent des paysages figés, comme des chasseurs et des pêcheurs dont les proies pourraient être perturbées par des vents coulis.

Moi, je trouve belles les crêtes du pays basque ornées de moulins dignes de don Quichotte et j’admire l’Autriche qui a fait voter une loi sur l’électricité verte applicable au 1er janvier 2003, selon laquelle l’électricité produite par les éoliennes doit être achetée à un prix avantageux (0,078 euros/kWh). L’Autriche a ainsi triplé son parc en 2003 et nous est passé devant dans un souffle puissant !

-  En conclusion, je respecte le gouvernement quand il entend diminuer par quatre les émissions de CO2 d’ici 2050. J’ai moins de respect quand il a, sous la pression du lobby automobile, rangé précipitamment en juillet 2004 son projet de bonus-malus destiné à encourager les véhicules propres. La taxation des véhicules 4X4 était vraiment d’intérêt public.

Pour être équitable, je dois aussi condamner la suppression de la vignette automobile par un gouvernement de gauche car cet impôt, local, avait l’avantage d’être progressif avec la cylindrée et donc avec le revenu et de frapper une source majeure de pollution de l’atmosphère. Et j’ai déjà mentionné l’absence de soldats de l’an II de la fiscalité écologique.

J’espère que nous verrons fleurir les propositions concrètes durant la campagne présidentielle de 2007, même si ses convictions écologiques n’ont guère porté chance à Al Gore durant la campagne américaine de 2000.

Je verse quelques idées au débat :

-  un programme décennal sur le stockage des déchets nucléaires ;
-  une loi sur l’électricité verte sur le modèle autrichien
-  le rétablissement de la vignette automobile en la modulant selon la capacité polluante des véhicules ;
-  une majoration de la fiscalité sur les carburants ;
-  le financement par cette taxe sur les produits pétroliers de programmes technologiques sur les énergies éoliennes et solaires, et l’amplification des aides fiscales aux économies d’énergie, financés par cette taxe sur le CO2.

Le développement durable passe par des changements de comportements, encouragés par la puissance publique.

L’action par les prix et par les subventions est au moins aussi efficace que les couplets moralisateurs ou les excommunications péremptoires. Les Verts allemands ont pesé en ce sens et les sociaux-démocrates germaniques ont suivi. Cette vérité d’au-delà du Rhin mérite d’être méditée à Paris.

Christian Sautter


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