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Tsunami : une catastrophe amplifiée par des défaillances humaines...
mardi 4 janvier 2005

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D’abord, l’émotion de voir ces images de flots envahissants et dévastateurs, ces visages bouleversés de survivants ou de parents de victimes, ces paysages de ruines rappelant les traces de typhons.

Puis est venue l’indignation. A 800 kilomètres à l’heure, la vague a mis près de deux heures pour atteindre le Sri Lanka et personne n’a pu prévenir les pêcheurs et les touristes de s’éloigner des côtes de cent ou deux cents mètres ! Alors que chaque jour, 1500 milliards de dollars font le tour de la terre en quelques secondes, la puissance formidable d’Internet n’a servi en rien pour amortir ce sinistre.

Comme des hommes du Moyen-Age, nous avons accusé la méchante et imprévisible nature et, heureusement, aucun fou de Dieu n’est encore venu nous expliquer que ce fléau nous punissait de nos péchés de luxure et d’autres contraventions aux préceptes des livres sacrés. Mais cette catastrophe a été amplifiée par des défaillances humaines évidentes.

Le mot "tsunami" signifie "raz de marée" en japonais. Le Japon, qui se tient en équilibre instable sur l’arête d’une plaque tectonique, a mis en place un dispositif de surveillance et d’alerte qui utilise les quelques minutes (a fortiori les heures) qui séparent l’ébranlement sous-marin de l’onde de choc, pour prévenir les populations riveraines. J’ai entendu les sirènes, que tous les Japonais connaissent, rythmant en temps ordinaire la pêche aux algues sur l’île de Hokkaido. Tous les 1er septembre, les écoliers prennent leur petit barda pour rejoindre le parc où il faut se regrouper en cas de séisme. Les digues qui protègent les quartiers de Tokyo en-dessous du niveau de la mer, sont entretenues avec soin. Ceci dit, le Japon n’est pas parfait, comme l’a montré la confusion des secours après le tremblement de terre de Kobe en 1995 et chacun sait que le "big one", le tremblement de terre majeur qui bouleversera Tokyo dans les prochaines décennies, fera des milliers de morts. Mais les précautions sont prises pour minimiser le nombre des futures victimes.

J’ai vu, il y a un an, le village de pêcheurs qui est bâti de bric et de broc le long de la plage de Chollamandal, au sud de Madras. Les bateaux étroits étaient tirés à force d’hommes au haut de la plage de galets, à la limite de la marée, et les filets étaient entassés un peu plus haut, entre les pirogues et les habitations de fortune (curieuse expression !). Les gosses nous regardaient de loin, un peu farouches, pauvres, très pauvres. Étaient-ils scolarisés ? C’est possible, mais pas assurés, car il y a des frais à couvrir que les familles pauvres ne peuvent pas toujours assumer. Étaient-ils soignés ? Je ne sais pas.

On peut admettre à la rigueur que ces communautés de survie ne soient pas veillées de façon attentive par un État qui a plus d’un milliard d’habitants à nourrir. Mais les centres touristiques greffés sur les côtes de l’océan Indien sont dans une situation différant du tout au tout.

Ils relèvent d’un capitalisme d’enclave qui suit la même logique que les usines d’électronique de Malaisie ou les usines Nike de Chine. Il ne s’agit aucunement de servir un marché local, mais d’utiliser la main-d’œuvre locale et les sites locaux pour fabriquer des biens et des services exportés vers les pays développés. Cette forme de développement n’est pas en soi condamnable, s’il respecte un minimum de règles sociales (celles du Bureau International du Travail) et s’il permet un développement de l’épargne locale (en clair un partage des profits) qui pourrait être réinvestie dans le développement autochtone.

La catastrophe humaine ne doit aucunement dissimuler la responsabilité des marchands de loisirs qui ont établi des hôtels, déployé des personnels, parfois détruit des barrières naturelles, les mangroves, gênant l’accès aux plages, qui ont attiré des touristes en des lieux qui peuvent être frappés de siècle en siècle par des catastrophes naturelles. Ainsi, les vieux habitants de Val d’Isère savaient que le centre de l’UCPA avait été construit face à un couloir d’avalanche, qui a une nuit déboulé et fait des dizaines de morts.

J’ai donc été indigné quand les assureurs ont fait aussitôt savoir qu’il ne leur en coûterait guère, car les pêcheurs asiatiques ne sont pas assurés. Outre le côté malvenu d’une telle déclaration en plein deuil mondial, ils ont fait semblant d’oublier que tous les touristes qui ont perdu un proche, ou leurs affaires, ou simplement des jours de soleil, vont se retourner contre eux.

Dans une société développée qui ne manque pas d’assurance, c’est l’ampleur des indemnisations à verser qui enseigne le début de sagesse à des investisseurs d’ordinaire soucieux de la seule rentabilité à court terme. Ce sont les indemnités dues par les compagnies pétrolières, davantage que les oiseaux mazoutés, qui ont entraîné la généralisation des bateaux à double coque.

On peut donc espérer que, si la facture du tsunami est suffisamment lourde pour l’industrie du tourisme mondial, au moins les sites touristiques soient à l’avenir dotés de dispositifs d’alerte permettant d’écarter à temps du rivage les enfants et les adultes venus profiter de la beauté des fonds sous-marins.

Et si les hôtels quatre étoiles sont prévenus, on peut espérer que les gouvernements locaux qui prélèvent des taxes importantes sur ces lieux cossus, en utiliseront une partie pour installer et entretenir des sirènes au cœur des villages de pêcheurs.

Christian Sautter
mardi 28 décembre 2004


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