Temps Réels Nous contacter Qui sommes-nous ? Observatoire des usages politiques et militants de l'internet
Nous rejoindre Lettre de Temps Réels
Dossiers et débats Liens
Positions et propositions Plan du site
   
# Vous êtes ici : Accueil > Dossiers et débats > Chroniques > Voir loin agir proche. La chronique de Christian Sautter > Eau noire
 
 
# DANS LA MEME RUBRIQUE :
# Le dos au mur
# Logements de fortune
# Craquements
# Attention Eole
# Tsunami : une catastrophe amplifiée par des défaillances humaines...
# Seigneuriage américain
# Délocalisations
# Une dynastie de pirates
# Hymne à la joie
# Il faut sauver le soldat Fink
# Ce jeune homme est dangereux
# La tentation bonapartiste
# Le dimanche 21 mars, le printemps de la gauche française
# Mourir à Madrid
# Morne campagne
# L’offensive contre les services publics
# Feu la Société des Nations
# Les nouveaux entrepreneurs de la qualité urbaine
# Il faut renoncer à la tentation de devenir une capitale-musée
# Le Prestige, cette horreur économique ...
# La vie lente
# Le bébé des 35 heures
# Les arbres ne montent pas jusqu’au ciel ...

# AILLEURS SUR LE WEB :
# L’Ancre de Chine
# Arthur et les six motions
# Le glaive fiscal
# La bulle apocalyptique
# Gravité à l’Est
# John Kenneth Galbraith : éloge d’un économiste hétérodoxe
# Du temps perdu pour la recherche
# Les jardins de cocagne
Eau noire
VOIR LOIN, AGIR PROCHE
mercredi 7 avril 2004

Imprimer cet article | Cet article au format PDF

Laissons aujourd’hui de côté le printemps de la gauche en France et le crépuscule du patriarche pour nous intéresser à l’actualité internationale.

Il y a exactement une semaine, les Américains ont été choqués de voir sur leur écran de télévision le massacre en direct de quatre de leurs concitoyens dans un faubourg irakien. Peu de médias ont relevé que ces quatre hommes étaient des mercenaires d’une entreprise devenue prospère, "Blackwater USA" ("eau noire") sur laquelle l’Herald tribune des 3-4 avril nous apprend des choses bien intéressantes. Cette société a été fondée en 1998 par d’anciens commandos de marine et possède un camp d’entraînement ultra-moderne de 15 000 hectares en Caroline du nord. Elle recrute d’anciens militaires rendus à la vie civile pour des salaires allant de 100 000 à 200 000 $ et elle travaille particulièrement en Irak.

Elle y protège notamment le haut représentant américain, Paul Bremer. Celui-ci, nous dit le quotidien américain, a rencontré des Irakiens soigneusement sélectionnés devant un mur de mercenaires armés qui n’hésitent pas à bousculer les journalistes. Et, lorsque le haut représentant s’aventure sur le terrain, il se fait entourer d’une dizaine de costauds de la même société. Ces "affreux", comme l’on qualifiait autrefois les Français dévoyés qui vendaient leur savoir-faire aux potentats locaux d’Afrique, sont faciles à reconnaître à leur torse puissant, leurs cheveux rasés, leurs lunettes de soleil enveloppantes et l’oreillette qui les relient entre eux en permanence.

Au total, près de 15 000 mercenaires seraient en action en Irak, pour protéger les diplomates, les ONG, les puits de pétrole, les chantiers de reconstruction, les banques, les résidences des étrangers, etc.

Cette nouvelle industrie, fort lucrative, car les tarifs sont évidemment en proportion des salaires versés, est née, nous explique l’article, après la chute du mur de Berlin, qui a conduit à une réduction drastique des budgets militaires et donc à la mise au chômage technique de spécialistes de la sécurité. Les conflits dans les Balkans, en Haiti, au Libéria ont fourni les premiers clients. Et le 11 septembre a initié un véritable boom, que l’occupation de l’Irak a encore accéléré. Cette fausse paix a été, jusqu’à présent, une aubaine pour ces nouvelles prestations de services hautement profitables.

L’utilisation de ces forces paramilitaires commence à susciter deux types de critiques aux Etats-Unis, côté démocrate pour l’instant. D’une part, ce marché est peu régulé et des missions de protection ou de combat sont confiées à des hommes mal sélectionnés, mal encadrés et peu préparés à affronter les situations délicates résultant d’une population civile révoltée. D’autre part, le financement de ces supplétifs est peu transparent et échappe au contrôle du Congrès, dont on sait qu’il a plus de pouvoir que notre chère Assemblée nationale.

C’est d’ailleurs le Congrès qui a contraint la firme Halliburton, présidée autrefois par l’actuel vice-président des Etats-Unis, Dick Cheney, et curieusement bénéficiaire d’une part considérable des marchés de fournitures des troupes américaines en Irak et de réparation des puits de pétrole endommagés, à rembourser des sommes exagérées perçues à l’occasion de contrats léonins. Nous voyons ainsi grenouiller dans les basques de l’armée américaine des entreprises d’un nouveau complexe militaro-industriel, qui ne se borne plus à fournir des armements mais y ajoute désormais des prestations de services privés, se substituant à la main-d’œuvre peu chère qu’apportait en abondance la conscription. La "tertiarisation" de l’économie va se glisser dans les niches les plus inattendues !

Les croisades ont toujours mêlé des saints, des têtes brûlées et des profiteurs. Souvenons-nous du trésor des Templiers. Mais la croisade que Georges W. Bush a lancé en Irak a un parfum d’affairisme particulièrement capiteux. L’or noir et l’eau noire y vont de pair.

En Afghanistan où se cache Bin Laden, il n’y a ni or noir ni eau noire, sauf pour protéger le président Karzai. Ceci expliquerait en partie que le zèle américain pour y pourchasser le responsable direct de l’attentat du 11 septembre y laisse à désirer. Comme toutes les croisades, celle-ci va finir très mal, et dans de très brefs délais. Malgré les sages conseils du Département d’Etat et de Colin Powell, Bush junior et sa clique d’illuminés ont voulu imposer la démocratie à un pays qui fut découpé à la serpe en 1921 par la Grande-Bretagne, et ne constitue pas une nation mais un conglomérat de peuples coexistant mal sur l’espace de l’ancienne Mésopotamie. Le suffrage universel y donnerait la victoire arithmétique à la majorité chiite, prenant ainsi sa revanche sur une minorité sunnite qui a longtemps dominé le pays avec Saddam Hussein. La démocratie n’est pas seulement le pouvoir de la majorité, c’est aussi la protection des minorités et des individus dans un Etat de droit dont l’Irak n’a même pas le premier article de loi.

Pire, l’occupation porte évidemment la population chiite à soutenir les extrémistes les plus radicaux, ceux qui viennent de décider de passer à l’action pour imposer une république islamiste par la force et pour chasser au plus vite ces envahisseurs, qui plus est incapables de rétablir les principaux services publics en l’espace d’un an. Bush a empêtré son pays dans une nouvelle guerre du Vietnam, dont la sortie ne pourra être que tragique et pitoyable. Colin Powell a eu bien raison d’annoncer qu’il renoncerait à ses fonctions à la fin du premier mandat de Bush. Il avait probablement compris avant les autres que l’aventure irakienne priverait Bush d’un deuxième mandat.

Christian Sautter


Imprimer cet article | Cet article au format PDF

 

* *

[Retour à la page d'accueil]