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Hymne à la joie
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samedi 1er mai 2004

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Entendre "L’hymne à la joie" à minuit précise sur France Info fut bien émouvant. A la première minute du 1er mai 2004, dix pays d’Europe de l’est et d’autres terres exotiques ont rejoint les quinze pays de l’Union européenne. Catherine et moi étions sur une route déserte de Normandie et ne savons pas si ce moment historique a déclenché un concert de klaxons sur les Champs-Elysées. Il est probable que cela n’a pas été le cas et que la liesse des nouveaux Etats de l’est n’a guère été partagée par les Français. Vivrait-on un mariage bizarre qui se bornerait à la signature d’un contrat sans être suivi par une belle fête poussant les familles à partager une même confiance joyeuse dans l’avenir ?

Pourquoi vivons-nous cette Europe notariale dans laquelle les opinions publiques, peut-être, et les dirigeants, sûrement, semblent entrer à reculons ? Il est vrai que la pédagogie de cette nouvelle Europe a été franchement médiocre.

Le Président de la République n’était pas au mieux de sa forme en sa conférence de presse pour éclairer le futur. Quant au président de l’Union européenne, Romano Prodi, on a rarement vu un homme plus effacé et plus médiocre dans cette éminente fonction. Imaginons ce que Jacques Delors, président de la Commission, aurait inspiré comme nuit d’Eurovision, avec de la musique, de la jeunesse, de la diversité culturelle et de beaux discours enflammés, après avoir parcouru l’Europe de long en large avec un cortège de journalistes digne d’un chef d’Etat. Il est d’autant plus remarquable que la presse écrite et radiophonique ait fait un effort louable pour nous présenter nos nouveaux voisins et amis. Et sur le fond, on sent une mentalité craintive, une peur du changement résultant de la concurrence de populations avides de travail, de progrès de niveau de vie, de liberté, de voyages. Je lisais cette semaine les "Souvenirs d’un Européen" de Stefan Zweig (Belfond), qu’il a écrits peu avant de se suicider en exil en 1942. Cet immense écrivain autrichien naquit à Vienne en 1881. Il décrivait ainsi l’époque de sa jeunesse à la fin du XIX ème siècle : "L’Autriche était un vieil Empire régi par un vieillard, gouverné par de vieux ministres, un Etat qui, sans ambition, espérait uniquement se maintenir intact dans l’espace européen en se défendant de tout changement radical ; les jeunes gens, puisque d’instinct ils souhaitent toujours des transformations rapides et radicales, passaient pour un élément suspect qu’il fallait maintenir le plus longtemps possible à l’écart et dans une position subalterne" (page 54). La France, comme l’Allemagne, est en train de prendre un terrible coup de vieux, qui se traduit par la frilosité des élites et l’inquiétude croissante des quadra- ou quinquagénaires pour leur l’avenir. Dans le champ économique, la volonté de croissance a considérablement faibli en France. Un journal intitulé "Décroissance" a même été lancé récemment, dont les auteurs ne sont certainement pas au chômage. Si la croissance est une "destruction créatrice", comme l’écrivait si bien Schumpeter, un autre Autrichien, nous acceptons la création, et encore, mais nous refusons la destruction qui en est l’autre face. Nous sommes prêts à vendre des biens d’équipement aux "jeunes" pays de l’Est, mais nous craignons d’accueillir leurs biens de consommation. Ce raisonnement est absurde, parce qu’en même temps nous nous précipitons sur des vêtements "made in China" fabriqués avec des machines japonaises.

Presque personne n’a parlé du cercle vertueux de la croissance qu’allait entraîner l’entrée des économies émergentes de l’est dans le grand marché européen. Les réflexes de trouille de nos dirigeants politiques et économiques sont les mêmes qu’à la veille de l’adhésion de l’Espagne et du Portugal, qui allait ruiner notre agriculture et nos petites entreprises, du fait de leur main-d’œuvre moins payée. Il a fallu l’autorité et les convictions européennes de François Mitterrand pour surmonter ces craintes poujadistes. Une autre faiblesse de l’adhésion boutiquière des dix nouveaux pays est la parcimonie budgétaire qui a imbibé les négociations avec ces candidats. C’était pourtant l’occasion idéale pour lancer de grands chantiers d’infrastructures à forte portée symbolique et pratique. Imaginons un plan à vingt ans de TGV, d’autoroutes, de lignes de télécommunication à haut débit, d’énergies renouvelables, maillant tout ce continent de 455 millions d’habitants. Ce n’est pas l’argent qui manque car l’Europe regorge d’épargne, qui, actuellement, faute de mieux, finance les déficits de fonctionnement de l’Etat américain et de quelques Etats européens indisciplinés. Ce grand programme "Euro-Réseaux" aurait apporté un bon demi-point de croissance supplémentaire, avec les emplois correspondants, et permis aux jeunes, aux touristes, de communiquer commodément, de découvrir de nouvelles cultures, de bâtir ensemble une Europe dont, en paraphrasant Braudel, on pourrait dire : "Europe, ton nom est diversité".

Mettons-nous à la place des salariés d’Alstom, entreprise au bord de la faillite. Vaut-il mieux que l’Etat prenne 20% du capital (solution Raffarin) ou que la France pousse à un programme européen de TGV (fabriqués en bonne partie par Alstom) dont la Banque Européenne d’Investissement coordonnerait le financement ? Dernière critique aux vieux notaires qui nous gouvernent, et peut-être à de plus jeunes notaires qui aspirent à nous gouverner. Les gouvernements d’Europe de l’ouest se sont empressés d’interdire l’entrée de leurs territoires aux travailleurs d’Europe de l’Est, contrairement à ce qui avait été acté pour l’Espagne ! Même Tony Blair, jusque là mieux inspiré, y est allé de son dispositif malthusien. Peut-on imaginer une décision plus stupide et plus injuste ? Stupide : qui a jamais imputé la montée du chômage en France et en Allemagne à l’arrivée des travailleurs espagnols ou portugais ? A l’évidence, la France, comme l’Espagne, a bénéficié de la liberté de circulation des marchandises et des hommes. Injuste : si les travailleurs de l’Est n’entrent pas légalement, ils le feront clandestinement et travailleront comme des esclaves sans aucune garantie sociale et avec des paies si faibles qu’ils exerceront une pression à la baisse infiniment plus grave sur les salaires du bâtiment, du nettoyage et de tant d’autres activités peu qualifiées. La tolérance hypocrite que notre société bourgeoise a pour le travail au noir est intolérable.

Et pourtant, hymne à la joie ! Je suis convaincu que la joie l’emportera. Le livre magnifique de Stefan Zweig n’y prédispose certes pas : il a vécu des cycles de plus en plus tragiques de l’histoire européenne et il faudra méditer dans une lettre ultérieure sur toutes les peurs et les violences qui peuvent saper les sociétés démocratiques, demain comme hier.

Mais aujourd’hui, même si l’on ne sable pas le champagne, nous pouvons nous réjouir de découvrir dans la presse les visages de ces nombreux jeunes inconnus de là-bas, qui ont tant d’ambition pour eux, pour leur pays, pour l’Europe. Ceux que Chirac appelle avec mépris "les petits pays" d’Europe du nord ou du sud débordent aussi d’énergie, d’adaptabilité et d’audace. Et même dans les vieux royaumes de France, d’Allemagne et d’Italie, il y a tant de jeunes pousses sous les grands arbres qui n’attendent qu’un rayon de soleil européen pour s’épanouir.

Si nous ne voulons pas qu’un "gigantesque désir d’ordre" (Stefan Zweig) ne mine notre économie et notre démocratie, faisons confiance aux jeunesses turbulentes des ving-cinq pays de notre Europe élargie.

Christian Sautter


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