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La tentation bonapartiste
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mercredi 31 mars 2004

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Quel beau dimanche que ce 28 mars qui a vu voter les Français en rangs serrés pour dresser dans 21 régions sur 22 des contre-pouvoirs à la domination de la France par un clan et un parti hégémoniques.

Que va-t-il se passer maintenant ? Ce n’est pas facile à pronostiquer, à une heure (onze heures) où le nouveau gouvernement n’est pas encore formé. Grosso modo, le président de la République a le choix entre deux options. Soit devenir un "roi fainéant" en mettant à Matignon un Premier ministre fort, Nicolas Sarkozy. L’expression avait été employée par François Mitterrand qui craignait de subir ce sort s’il avait nommé en 1983 Jacques Delors à Matignon, Delors voulant en outre conserver le contrôle du ministère des Finances. Soit succomber à la tentation autoritaire et substituer, selon la distinction classique de René Rémond, la droite "bonapartiste" à la droite "orléaniste" des notables qu’incarnait à merveille Jean-Pierre Raffarin.

"Bonapartiste" ? Jacques Chirac a de vraies dispositions. Il est, je crois, un ancien officier de Saumur, l’école militaire de cavalerie devenue école de cavalerie blindée (les chars chers au général de Gaulle). Dominique de Villepin, auquel serait confié le ministère de l’Intérieur est, je crois, passé par la même école et a tout le panache de Murat qui entraînait la cavalerie de Napoléon à la victoire, avant de succomber aux délices de Naples. Jacques Chirac a vécu les événements de mai 1968 auprès du Premier ministre de l’époque, Georges Pompidou, comme secrétaire d’Etat aux affaires sociales. Il a semble-t-il fait preuve de plus de sang-froid que d’autres et n’a pas hésité à bousculer toute orthodoxie économique et budgétaire pour signer les accords de Grenelle avec la CGT.

Sans aucunement bousculer les institutions de la Vème République, Jacques Chirac pourrait s’abandonner à la tentation autoritaire.

-  Il n’a personnellement rien à y perdre et même, s’il réussissait son coup de poker, il pourrait rêver d’un troisième mandat !! L’âge ne décourage pas chez certains, bien au contraire, le phantasme du "ça passe ou ça casse". Un phantasme est, nous dit le Robert, " toute production de l’imagination par laquelle le moi cherche à échapper à l’emprise de la réalité". Nous sommes probablement, hélas, en plein phantasme présidentiel. Et dans la réalité, le peuple français va en souffrir grandement. Pour exercer le pouvoir, il faut d’abord un gouvernement fort. Le partage du pouvoir exécutif entre le Président et le Premier ministre étant une des faiblesses des institutions de la Vème république, il suffit de transformer le Premier ministre en directeur du cabinet du Président pour éviter tout problème. C’était officieusement le cas depuis deux ans. Ce le sera officiellement si le pauvre Monsieur Raffarin, usé par le pouvoir et condamné par les élections, reste à Matignon.

L’Elysée deviendra la Maison blanche avec des ministres forts travaillant directement avec le chef de l’Etat et un Premier ministre qui gère une docile majorité parlementaire.

-  Un pouvoir fort, pour quoi faire ? Comme il reste seulement trois ans d’ici les prochaines élections, présidentielles et législatives, la seule solution, si l’on veut éviter de ne rien faire, c’est de foncer à la hussarde et de faire passer à la faveur de l’été un train de réformes à couper le souffle, dont les Français seraient supposés ressentir les effets bénéfiques d’ici 2007. Comme dirait Raffarin, la pente est rude pour notre cavalerie légère, mais s’il s’agit de la descendre plutôt que de la remonter, la charge est plus aisée.

-  Commençons par Nicolas Sarkozy à Bercy. Il est difficile d’imaginer qu’il puisse faire passer les finances publiques françaises sous les fourches caudines du "pacte de stabilité" européen. Bush n’a-t-il pas relancé l’économie américaine en creusant un déficit prodigieux ? On peut prévoir une aventure périlleuse, qui restera dans les annales, d’inspiration quelque peu germanique : les dépenses continueraient à filer mais le gouvernement donnerait des gages en procédant à des réformes structurelles brutales.

Je pense en premier lieu à un long train de privatisations de services publics, qui réjouiraient la presse financière anglo-saxonne et provoqueraient la gauche plurielle : EDF, Gaz de France, France Télécom, Air France, etc.

On peut imaginer aussi des coupes sombres dans les effectifs de fonctionnaires des administrations centrales (et notamment à Bercy, où j’avais tenté une réforme graduelle par la négociation).

Et aussi une accélération des transferts de compétences aux régions, sans leur donner les compensations financières adéquates. Imaginons que les régions doivent gérer les hôpitaux et les réseaux de santé, elles en seraient bien embarrassées.

Si, comme on le dit, le Ministre de l’Economie et des Finances est aussi chargé de l’emploi, on peut craindre un massacre à la tronçonneuse du code du travail, à l’américaine, (adieu les 35 heures, bonjour les licenciements) et des procédures de retour forcé des chômeurs à l’emploi, à la Blair.

-  Mais, inversement, si la France s’affranchit de la contrainte budgétaire européenne (il faudrait un ministre expérimenté des Affaires étrangères pour le faire accepter !), l’urgence serait moins forte de rééquilibrer l’assurance-maladie et l’on peut même songer à des mesures populistes de transferts de pouvoir d’achat aux Français les plus modestes, ce qui soutiendrait la consommation.

Ce train d’ordonnances, qui seraient prises pendant l’été comme de Gaulle l’a fait entre juin et décembre 1958, supposerait que l’ordre soit maintenu et que des épreuves de force soient gagnées face aux salariés du secteur public, qui sont les seuls capables de se mobiliser dans ces circonstances extrêmes. Je pense que le choc pourrait avoir lieu sur EDF, où la CGT est très forte, mais dont les usagers supporteraient difficilement les coupures de courant qui étaient banales dans les années cinquante.

-  Si cette tentation autoritaire se concrétise, la France va souffrir et la gauche sera confrontée à un formidable défi, alors qu’elle n’est que convalescente. Je pense néanmoins que le temps joue pour elle, car les circonstances sont très différentes de celles de 1958 :

• circonstances politiques : la France n’est pas angoissée par une crise comme celle de la guerre coloniale d’Algérie ; et, faut-il le dire, Chirac n’est pas de Gaulle ;

• circonstances économiques : le train d’ordonnances de 1958, inspirées du Rapport Rueff, accompagné d’une dévaluation de combat, avait fait bondir en avant la croissance et, après un court décalage, le pouvoir d’achat et l’emploi. Rien de la sorte ne peut se produire aujourd’hui, avec une monnaie stable, un patronat timoré, des chercheurs et des salariés traumatisés.

Ce fut un beau dimanche, mais les prochains mois seront très orageux.

Christian Sautter


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