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Le dimanche 21 mars, le printemps de la gauche française
VOIR LOIN, AGIR PROCHE
mercredi 24 mars 2004

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Le dimanche 21 mars fut effectivement le printemps de la gauche française, après celui, radieux, de la gauche espagnole.

Le recul de l’abstention, l’effritement des votes protestataires d’extrême-gauche sont de jolies primevères démocratiques. Par contre, la permanence d’une forte extrême-droite, crispée sur la nostalgie d’une France boutiquière et xénophobe, fait penser à la lune rousse qui grille les jeunes pousses.

Le printemps est la saison des semailles, pas celle des moissons. Il reste encore du travail à faire pour que la gauche puisse ambitionner de diriger le pays à nouveau. Les élections régionales exaltent le socialisme local. Elles mettent en valeur des personnalités qui ont souvent peu de notoriété nationale mais qui connaissent bien le terrain, qui sont proches des habitants, qui font de la politique au sens originel du terme, gestion de la "polis", gestion de la cité. Ce sont des notables de progrès qui succèdent à des conservateurs immobiles.

Certains de ces leaders régionaux ont fait un passage plus ou moins long dans les ministères, mais tous font effort, sinon pour le faire oublier, du moins pour souligner qu’ils ont ouvert, dans leur vie, un nouveau chapitre au service de l’intérêt général. Je pense aussi à la joyeuse bande qui travaillait à l’Elysée au temps du premier septennat de François Mitterrand : Michel Vauzelle et Jean-Louis Bianco qui tirent la liste Provence-Alpes-Côte d’azur, Ségolène Royal, qui va gagner la région du Premier ministre, Poitou-Charentes, et François Hollande, qui a réussi à ressourcer un Parti socialiste décapité par l’élimination de Jospin au premier tour des élections présidentielles de 2002.

J’ai toujours eu du respect pour François Hollande, l’élu local, car il a eu le talent de conquérir un siège de député et une mairie, celle de Tulle, au cœur de la Chiraquie, la Corrèze. Un homme qui gravit une telle face nord verglacée ne peut être qu’un excellent alpiniste.

Et Ségolène Royal, qui a un flair et un culot exceptionnels, a mené une campagne exclusivement locale, en refusant la caravane des éléphants nationaux (Fabius, Strauss-Kahn, voire Jospin) qui font des galops d’essai pour les élections présidentielles de 2007.

Cette proximité, ce sens du concret pour améliorer la vie quotidienne, c’est ce qu’attendent des citoyens, dont l’attitude est d’être de plus en plus des consommateurs de politique, des usagers de service public qui en veulent plus pour leur argent de contribuable. Mais ces citoyens sont aussi de plus en plus des acteurs de la vie collective au sein d’associations innombrables et les élus locaux sont, par définition, plus proches de ces réseaux associatifs que peuvent l’être des élus nationaux.

Le socialisme local, au contact des citoyens, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant pour gouverner le pays. Il faut y ajouter une vision et un courage de trancher des choix nationaux toujours difficiles.

La vision manque, pour l’instant, mais les élections européennes de juin peuvent être le bon moment pour placer les territoires de la France dans une perspective plus large et plus dynamique. En paraphrasant l’excellent slogan de Jean-Paul Huchon pour l’Ile-de-France, nous pouvons nous battre pour une "Europe humaine et forte".

La force passe par un pouvoir fédéral, démocratique mais audacieux, qui permette à l’Europe à 25 d’être une puissance pacifique dans un monde dangereux. La force passe aussi par une croissance plus tonique dans un monde où nous sommes distancés par les "forces vives" de l’Amérique et de la Chine. L’humanisme appelle à réguler un capitalisme financier, malade d’instabilité et d’inégalité, à renforcer la solidarité en direction de ceux qui en ont le plus besoin, à ouvrir un avenir à la jeunesse, à toutes les jeunesses. Nous aurons d’ici juin, l’opportunité d’y réfléchir ensemble. Disons tout de suite que je ne suis guère confiant quand je lis dans le supplément européen de l’"Hebdo des socialistes" de mars 2004, cette phrase de Bernard Poignant. A propos d’"Europe et services publics", l’eurodéputé socialiste écrit : "Pour certains pays comme la Suède, l’essentiel est le service rendu à l’usager, quel que soit celui qui le rend. Pour d’autres, celui-ci est indissociable de celui qui le rend et de son statut. Dans ce cas, service public = statut public de l’entreprise et de ses personnels. C’est l’approche française".

Cette phrase est doublement préoccupante. D’une part, elle étend, avec une arrogance certaine le champ de l’exception française, que nous proclamons déjà en ce qui concerne la culture. Comment construire une Europe forte avec vingt-cinq exceptions nationales ? D’autre part, elle est erronée sur le fond. Ce sont les Suédois qui ont évidemment raison. Dans le service public, ce qui compte c’est le service au public, pas le statut de l’agent public, fonctionnaire, cheminot ou infirmier.

Le parti socialiste est malheureusement, au niveau national et peut-être aussi dans son ambition européenne, le parti des fonctionnaires. Il ne l’est heureusement pas au niveau local, où la pression des usagers est plus forte car plus proche. Ce tropisme a été renforcée par Lionel Jospin, Premier ministre, dont le cabinet écoutait trop Force Ouvrière, syndicat corporatiste de la fonction publique. On ne peut dire que ce conservatisme lui ait porté chance car les enseignants n’ont guère voté pour lui au premier tour de l’élection présidentielle. Le propre des corporations est d’être insatiables. C’est la raison pour laquelle la loi le Chapelier s’était empressée des les supprimer au lendemain de la révolution de 1789.

La relance de la croissance en France, qui seule permettrait de payer les frais généraux de notre société solidaire et complexe, la remise en ordre des finances publiques (qui avait été amorcée entre 1997 et 2000) supposent la réforme de l’Etat et plus généralement celle du secteur public qui emploie un Français sur quatre. A côté de la réforme thatchérienne de l’Etat, qui a fait rêver le gouvernement Raffarin et qui tentera probablement le gouvernement suivant, plus autoritaire probablement, il y a eu la réforme italienne de Prodi, la réforme néerlandaise, les exemples de l’Europe sociale-démocrate du nord. Ces réformes, sur lesquelles il faudra revenir, ont été faites avec les syndicats de fonctionnaires, avec courage et sans démagogie.

Donnons juste un exemple d’actualité : le Département (il y en a 90) n’a plus aucune utilité entre la Région (il y en a 22) et l’agglomération urbaine ou l’arrondissement rural. On pourrait le supprimer sans dommage pour les usagers. On pourrait en profiter pour supprimer enfin le cumul des mandats, cette exception française qui courrouce particulièrement Catherine. Devoir choisir entre élu local, ou élu national, ou élu européen, ce ne serait pas rien !

En conclusion, après le printemps régional qu’il faut confirmer dimanche (votez Huchon !! pour les Franciliens), il nous faut un bel été européen et planter cet automne de beaux arbres réformistes pour qu’ils donnent de premiers fruits en 2007.

Christian Sautter


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