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Vous êtes ici : Accueil > Dossiers et débats > Chroniques > Voir loin agir proche. La chronique de Christian Sautter > Le bébé des 35 heures | |
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septembre 2002 Imprimer cet article | Cet article au format PDF
Car la motivation initiale, concrétisée dans la première loi de Martine Aubry, était de créer des emplois. Et cela a marché dans les entreprises de plus de 20 salariés, où chacun a gagné quelque chose. En effet, les salariés, souvent des cadres ou des techniciens, ont gagné du temps libre pour leur vie familiale, au prix d’une moindre augmentation de leur revenu au cours des années suivantes. Quant aux entrepreneurs, ils ont gagné de l’efficacité dans l’organisation de la production et dans le lissage des pointes saisonnières : plus besoin de payer des heures sup l’été et du chômage technique l’hiver puisque la durée du travail était désormais calculée sur l’année entière. Et, dans les professions où il y a une vraie difficulté à recruter des jeunes, comme dans le bâtiment, l’hôtellerie ou la restauration, des horaires moins longs pouvaient susciter des vocations. Cette réforme a-t-elle coûté cher ? La réponse est le plus souvent négative car elle fut accompagnée d’une réduction des charges sociales, d’une efficacité accrue des processus de production et d’une indéniable modération salariale. Je ne crois pas qu’ait été vraiment dégradée la compétitivité à moyen terme des firmes françaises, même si les étrangers ne comprenaient pas bien cette réforme. Si de nombreuses usines françaises ont été fermées et transférées en Europe de l’Est et en Chine, je ne pense pas que cela soit dû aux 35 heures, mais à une dynamique du capitalisme mondial qui frappe tous les pays européens et même les États-Unis et le Japon. Les technologies sont devenues aisément transférables et maniables par des salariés peu diplômés et donc peu payés. La combinaison d’une main-d’œuvre peu coûteuse et d’un outillage perfectionné est idéale pour dégager une marge importante de profit. La solution pour compenser cette hémorragie d’emplois est d’inventer perpétuellement de nouveaux produits ou de nouvelles techniques. Les États-Unis y arrivent mieux que nous. Revenons aux 35 heures pour dire que la société y a probablement gagné 200 000 emplois de plus. Ces emplois nouveaux se sont ajoutés aux emplois résultant d’une période de croissance rapide (1997-2000) et à ceux nés d’autres mesures sociales, comme les emplois-jeunes et les divers dispositifs d’insertion des jeunes et moins jeunes en difficulté. Le chômage a diminué d’un million de personnes en cinq ans. C’est un acquis indéniable, mais fragile de la période Jospin. Après cette première loi, les choses se sont malheureusement gâtées sur deux fronts. Il y a eu d’abord l’application forcée des 35 heures aux entreprises de moins de vingt salariés à partir de janvier 2002 (la deuxième loi Aubry). Mais, dans le commerce et l’artisanat, dans les services de proximité, les compétences ne sont pas interchangeables et à l’évidence, comme je l’ai écrit dans une de mes premières lettres, si la décision avait été appliquée, la production aurait été perturbée sans que l’emploi y gagne nettement. Au minimum, il aurait fallu du temps pour acclimater l’idée que plusieurs petites entreprises peuvent partager une secrétaire ou un comptable. L’autre extension fâcheuse a été d’étendre le bénéfice des 35 heures aux trois fonctions publiques. La finalité a changé sans que personne ne le dise. Il ne s’agissait plus de créer des emplois, car les effectifs de fonctionnaires sont plutôt nombreux en France par comparaison avec nos voisins européens, mais d’ajouter un supplément de qualité de vie à des personnes qui étaient déjà pour beaucoup dans un statut favorable. Regardons successivement les trois fonctions publiques. De nombreuses collectivités locales avaient anticipé et travaillaient explicitement 35 heures ou moins. Paris de son côté s’est engagé à créer 6 % d’emplois supplémentaires, qui devraient améliorer les services municipaux de proximité (propreté, etc.). L’État s’est trouvé très embarrassé pour mesurer la réalité du temps de travail de ses fonctionnaires. Dans certains cas, rien n’a changé (les enseignants). Dans d’autres, il a fallu créer quelques emplois. Parfois, il a fallu paradoxalement payer des indemnités de non-réduction du temps de travail à des policiers qui dans les faits travaillent probablement moins de 35 heures par semaine. Le seul vrai problème se situe en fait dans les hôpitaux où les infirmières et les personnels de service travaillent effectivement 39 heures dans des conditions souvent difficiles. Mais l’on n’a pas trouvé de solution imaginative. C’est le seul domaine public où la réduction du temps de travail devrait entraîner des créations d’emplois et pourtant l’équilibre du financement de la Sécurité sociale est si fragile qu’il n’offre guère de marge de manœuvre. En résumé, la première loi sur les 35 heures était une loi efficace en termes d’emploi et de qualité de vie. On aurait pu se dispenser de l’étendre si vite aux petites entreprises et aux agents de la fonction publique. Que va-t-il se passer maintenant ? Dans une économie dont la croissance est molle pour encore quelques mois ou quelques trimestres, les entreprises vont éliminer la main-d’œuvre temporaire et différer les embauches de renouvellement des départs en retraites. Elles préféreront accroître les horaires des salariés en place, qui ne seront pas mécontents de gagner plus pour faire face aux multiples traites à rembourser sur l’automobile ou sur le pavillon achetés à crédit. Ce comportement est logique et la sincérité affichée du Premier ministre qui exhorte les entreprises à investir et à embaucher ne changera rien à l’affaire. Le chômage, qui est certes reparti à la hausse avant le changement de majorité, va s’accélérer faute d’embauches suffisantes et faute de dispositifs d’accompagnement. Faire l’inverse de son prédécesseur n’est pas toujours signe de sagesse. Jeter les 35 heures avec l’eau du bain, stopper les emplois-jeunes dans un contexte de croissance anémiée ne peut qu’entraîner le retour à des niveaux élevés de chômage, dont personne ne peut se réjouir. Il y a plus grave. Je trouve quelque peu cynique de se plier ainsi à une démocratie d’opinion où ne comptent que ceux qui votent ou qui appartiennent à un groupe de pression. Les chômeurs votent moins, les exclus ne votent guère, les étrangers ne votent pas. Tous ces citoyens et résidents de notre pays vont devenir des marginaux que dédaigne l’action politique. Les 35 heures demandaient un effort de solidarité à tous, aux contribuables qui allégeaient les charges, aux salariés qui renonçaient à des hausses de salaires, soit présentes (heures sup) soit futures. Les valeurs de solidarité s’essoufflent, parfois même à gauche. Et la vertu de charité augmente, à temps très partiel. Nous ne devons pas nous habituer au chômage des autres, même indemnisé. Les sociologues américains distinguent les "insiders", ceux qui sont dans le système et sont défendus par des syndicats et des corporations, et les "outsiders" sur lesquels ne se penchent que les églises et, heureusement, de plus en plus les associations. On nous a bassinés avec "la France d’en haut" et "la France d’en bas". La nouvelle loi sur les 35 heures crée une barrière supplémentaire entre "ceux du dedans" et "ceux du dehors". Ce n’est pas un jour de gloire pour notre démocratie. Christian Sautter
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