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La vie lente
octobre 2002

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L’automne est la saison des semailles budgétaires, pour Paris comme pour l’État. Je fais actuellement la tournée des arrondissements et débats sur la question : "comment doubler les investissements en six ans, sans toucher aux taux d’imposition ?". Hier soir, dans le deuxième arrondissement, un des cinquante représentants d’association présents m’a fait une bonne suggestion : pourquoi ne pas organiser un "vide-grenier", qui mettrait en vente sur le pavé de la capitale tous les actifs inutiles de la Ville de Paris ?

L’image est jolie car, malgré un audit fouillé, nous n’avons pas encore fait le tour des trésors de la Ville, fermes, châteaux, hôtels, 1500 hectares dans les Yvelines qui servaient de terrains d’épandage, sans parler des appartements cossus qui ne sont pas occupés par des nécessiteux. Les ventes vont effectivement bon train, 30 millions d’euros par an, mais on pourrait doubler le rythme sans effort surhumain.

J’ai aussi présenté les orientations budgétaires devant les élus du groupe des Verts et leur ai parlé de solidarité, de proximité, de créativité. Plusieurs interventions m’ont surpris.

-  La première, un tantinet agressive, m’a demandé si j’étais partisan de reconstruire des tours de bureaux à Paris. J’ai répondu que la vraie question était de définir quelle serait la place des activités économiques dans le Paris de 2015, à propos duquel s’élabore un nouveau schéma d’urbanisme. Le chômage à Paris est élevé, 10,5% en juillet 2002, comparé à 9% pour la France et 8% pour l’Île-de-France (Paris compris). Ce chômage croît vite, de 20% entre juillet 2001 et juillet 2002 et il est concentré dans des quartiers périphériques, au nord et à l’est de Paris.

A force de vouloir étendre les espaces verts, les logements, les équipements publics, il y a risque que les activités économiques, créatrices d’emplois, soient par trop limitées. Voulons-nous que nos enfants et petits-enfants habitent Paris dans une ville-musée et aillent travailler en couronne, en utilisant leur automobile, ai-je demandé ?

Il faut évidemment sortir de l’opposition stérile entre "sièges sociaux" et "logements sociaux". Les entreprises non financières ne garderont plus qu’un siège social dans la zone Euro et ferment déjà un grand nombre d’implantations désormais superflues. Les emplois dont nous avons besoin sont ailleurs : d’une part des emplois à haute valeur ajoutée, avec la création d’entreprises dans les technologies de l’information, les biotechnologies, la mode et les métiers d’art ; d’autre part, des services de capitale internationale (finance, tourisme, communication, etc.) ; et enfin des emplois peu diplômés de proximité dans le commerce, l’artisanat, les services aux personnes âgées. "Paris technopole", "Paris ville lumière" et "Paris bon à vivre" !

-  C’est alors qu’a surgi la deuxième question : "quelle garantie aurons-nous que les emplois créés le seront pour les seuls Parisiens ?". Cette interrogation m’a déconcerté. Comment peut-on s’exprimer ainsi quand les 2,2 millions de parisiens sont au coeur d’une agglomération de 10 millions de franciliens, quand nous sommes embarqués dans un grand dessein européen de libre circulation de centaines de millions de personnes, quand chacun a le mot mondialisation à la bouche ?

-  La mondialisation, précisément, fut au coeur de la troisième question : "Paris ne devrait-il pas apporter une contribution financière importante à la fourniture de thérapies aux Africains malades du Sida" ? La question est bonne et je crois que l’Association des maires francophones que Bertrand Delanoë aurait dû présider cette semaine à Beyrouth veut lancer des projets de cet ordre. C’est le rapprochement des deux questions qui m’a surpris. Ne peut-on commencer par s’occuper de la pauvreté et du chômage à Paris, sans s’interdire des gestes planétaires généreux ? Plutôt que la démarche "penser local, agir global", n’est-il pas plus fructueux d’inverser les termes : "agir local, penser global" ?

Cet intéressant débat avec des "bobos" amicaux m’a rappelé un article récent de Courrier international (3-9 octobre 2002) sur la "slow life", la vie lente.

Cette nouvelle philosophie de la vie serait née dans une ville italienne et aurait rapidement diffusé au Japon. Kakegawa, ville au sud-ouest de Tokyo, a publié une charte de la "slow life" qui comprend le "slow pace" (s’éclaircir les idées en marchant), le "slow food" (apprécier la cuisine japonaise), le "slow wear" (vêtements traditionnels), la "slow industry" (agriculture organique), la "slow education" (formation continue) et le "slow aging" (rester beau malgré l’âge). Cette conception rousseauiste de l’existence, cette apologie de la lenteur me semblent être de claires manifestations de décadence et de vieillissement. Je ne suis pas davantage partisan de l’exaltation du stress des "golden boys" anglo-saxons qui est signe d’immaturité. L’obsession irakienne de Bush junior me semble relever de la même adolescence attardée.

Au frisson de la lenteur nostalgique et à l’ébullition de l’agitation frénétique, je préfère l’action résolue pour promouvoir le triptyque solidarité-proximité-créativité, pour que chacun ait sa place, pour que chaque talent ait sa chance dans une ville plus dynamique, plus rayonnante, moins inégalitaire.

Christian Sautter


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